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Ecologie : trouver les mots pour le dire

il-faut-se-mefier-des-mots.jpgJe reviens de l’Université d’été des Verts qui se tenait à Nantes. J’ai à cette occasion participé à une table ronde dont le thème était : « rendre désirable la réduction de l’empreinte écologique ». Le sujet est important et les échanges étaient très intéressants. Toutefois, le titre de cette table ronde révélait à lui seul un paradoxe voire une contradiction de taille : comment rendre désirable quelque chose avec…des mots très compliqués ?

Je ne me lasse pas d’entendre les écologistes ou les personnes travaillant le secteur de l’environnement, employer des termes ou des expressions qui relèvent de plus en plus d’un jargon de moins en moins accessible à celui ou celle qui n’est pas un « spécialiste ». Cette dérive du vocabulaire créé un risque de fracture linguistique assez fort entre les écologistes qui ont le dictionnaire qu’il faut et ceux dont l’écologie est un souci, pas un métier. Au final, recourir à ce qui relève parfois d’un sabir élitiste ne devrait pas permettre d’élargir l’audience des idées et thèses vertes.

Premier exemple de cette tendance langagière : des mots très simples sont remplacés par des mots très compliqués. Ainsi, plutôt que de parler de « nature », on parlera de « biodiversité » et du « vivant » plutôt que des « animaux ». Au final … plutôt que de « faire attention à la nature », on préfèrera « réduire notre empreinte écologique »

De même, plutôt que d’utiliser un terme, mieux vaut en utiliser plusieurs. Ainsi, il convient de parler de « ressource en eau » plutôt que d’ « eau ». Il est préférable d’ « appliquer le principe de précaution » plutôt que d’être « prudent ».

On me rétorquera que les mots compliqués ont un sens différent de celui du mot simple. Oui et non. Certes le terme « biodiversité » renvoie aussi aux interactions entre les différents organismes vivants au-delà de les désigner. Reste que, dans le discours politique et journalistique, c’est bien au sens de « nature » que le vocable « biodiversité » est employé. Ainsi, l’emploi d’un terme à la place d’un autre aboutit à un autre effet négatif : appauvrir le sens de tous les mots, dés lors qu’ils ne sont pas employés à bon escient.

Cette techno langue verte s’enrichit de surcroît de barbarismes franglais du dernier chic dont la presse féminine est friande au fil de ses articles sur les « bio esthéticiennes » ou les « cosmétos bio ». Le « must » est de conjuguer « green » à tous les temps et toutes les sauces. Il faut ainsi avoir la « greenattitude » si vous vous habillez, faire du « greenbusiness » si vous êtes entrepreneur, maîtriser le « green IT », si vous êtes informaticien, pratiquer le « greenwashing » si vous êtes publicitaire et ainsi de suite. Si, décidément, l’anglais vous rebute, pas de soucis, vous pouvez munir du préfixe « éco » et le placer devant toute chose. Vous serez ainsi « éco responsable » dans une « éco économie » voire dans une « éco entreprise ». Cela marche aussi avec « bio ». Si vous n’aimez pas les termes placés avant d’autres mais préférez ceux placés après, adoptez un « durable » ou un « responsable ». Ainsi, plutôt que de prendre les « transports en commun », vous choisirez une « mobilité durable ». Vous pourrez alors vivre dans une « ville durable », au milieu d’un « urbanisme durable » et pratiquerez intensivement du « sport durable » à défaut d’avoir des « amours durables » ! Sur ce point, la tendance actuelle est au « volontaire » : il convient de faire preuve de « sobriété » ou de « simplicité » volontaire, ce qui est encore mieux vu que d’être un « consommateur responsable », décroissance oblige.

Le juriste que je suis n’échappe pas à la critique que je m’applique donc à moi-même. Le droit de l’environnement est le royaume des mots et expressions difficiles d’accès : « quotas de gaz à effet de serre », « installations classées », « substances prioritaires », « principe de substitution »… De même, j’ai bien conscience que la formation de cette langue verte participe de la création d’un nouvel imaginaire collectif, indispensable au progrès de l’écologie. Reste qu’il faut rester vigilant quant au risque de formation d’une franc maçonnerie verte qui serait coupée du reste de la société. L’électeur responsable ne votera pas pour un candidat durable s’il lui faut lire un mode d’emploi pour comprendre son programme.

Mon propos n'est donc pas de dénoncer le recours à certains mots mais le détournement de leur sens et la constitution progressive d'une langue qui pourrait nuire à la diffusion des idées vertes.

Dommage que Flaubert ne soit plus là pour concocter un éco dictionnaire qui serait à la fois bio et durable !

 

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Commentaires

  • Quand on fait de la politique il est capital d'être compris de tous. Cela devrait être une évidence.

    Intelligence des choses, idées novatrices, et structuration de la pensée en une façon nouvelle de penser le monde dans sa totalité, doivent aller de pair avec clarté et simplicité dans l'expression. Concrètement, pour un parti politique, le tout doit être déclinable dans un programme rédigé dans des termes clairs et simples.

    Clarté et simplicité... dans l'expression de quoi ? Des idées. Car de plus, lorsque je lis : "réduction de l'empreinte écologique", non seulement je pense au syndrome "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué", mais je pense — ce qui est pire — que c'est peut-être une énonciation volontairement complexe destinée à masquer dans la réalité un déficit d'idées involontaire celui-là.

    Pour beaucoup, simplicité dans l'expression rimerait avec pauvreté des idées, et complexité dans l'expression rimerait avec richesse des idées. Alors que c'est l'inverse. Les grands penseurs politiques et les grands théoriciens toutes sciences confondues nous en ont apporté et nous en apportent toujours aujourd'hui la preuve. Idées neuves, idées complexes, mais formulation claire et simple : c'est toute l'alchimie de la pensée.

    Au final, effectivement, d'une part, "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", et, d'autre part, en termes d'impact politique, dans votre article, vous avez tout dit. Car pour reprendre vos termes, "l’électeur ne votera pas pour un candidat s’il lui faut lire un mode d’emploi pour comprendre son programme". Ça a le mérite d'être pragmatique. Or les électeurs le sont.

    L'électeur potentiel d'un candidat vert que je suis vous remercie pour votre article, aussi intelligent que nécessaire. Et plein d'humour de surcroît.

  • Mais outre la difficulté de création d'un langage propre, ensuite viendra la difficulté de sa compréhension par l'ensemble des autres parties prenantes dans le cadre de négociation sur divers projets. C'est bien ce qui est ressorti des travaux du ComOp Trame verte et bleue du Grenelle

  • On touche aux limites de ce que peut être la démocratie participative ...

    qu'on le veuille ou non elle ne saurait substituer la démocratie représentative ...

    comme écrivait Benjamin Constant dans son texte sur les anciens et les modernes :Le système représentatif n'est autre chose qu'une organisation á l'aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu'elle NE PEUT ou ne veut pas faire par elle-même"
    http://www.patricklouis.fr/discours-sur-la-liberte-des-anciens-de-benjamin-constant.html

    Compte tenu de la complexité des problèmes ... Les spécialistes détenteurs du savoir devront assumer leurs responsabilités ... c'est à dire gagner la légitimité nécessaire pour qu'ils puissent effectuer les choix nécessaires au bien de tous ....

    Autrement dit une technocratie verte me paraît difficilement inévitable ... Les décisions à prendre pour notre environnement sont tout aussi complexes et incompréhensibles pour le commun des mortels ( dans lequel je m'inclus) que la politique monétaire ou economique d'un pays.

  • Une fois n'est pas coutume, dans votre blog, vous avez consacré un article au langage, à la communication.
    Je souhaiterais revenir sur plusieurs choses :
    La première, c'est que je suis solidaire des mouvements qui promeuvent l'écologie. Qui expliquent que nous devons revoir notre mode de vie, de consommation, notre rapport à la nature et à l'environnement, au vivant, animaux et végétaux. Que la nature et le vivant ne sont pas une source inépuisable de biens mis à disposition de l'être humain dont celui-ci pourrait profiter à loisir et qu'il pourrait gaspiller à tort et à travers comme ça lui chante.
    La deuxième, c'est que je suis conscient qu'il nous faut créer un nouveau langage spécifique à l'écologie, adéquat, précis, fort. Nouveaux concepts, mots, expressions qui peu à peu rentrent dans le langage commun.
    Pour autant, si je reviens sur ce titre : "Rendre désirable la réduction de l’empreinte écologique", il me vient à l'esprit ceci.
    En premier lieu, que sur un plan syntaxique quelque chose ne va pas. Si "empreinte" est un substantif et "écologique" un adjectif, lorsque je lis "empreinte écologique", je dois normalement lire l'empreinte "des" écologistes et j'aboutis par conséquent à un contresens. Comme lorsque je lis l'"empreinte digitale" à savoir l'empreinte des doigts. On a donc créé cette expression en faisant fi de la syntaxe et en faisant comme si on accolait deux substantifs.
    En deuxième lieu, le terme "empreinte". L'empreinte est la marque laissée par quelque chose. Mais rien ne dit que cette marque soit nécessairement négative. On parle de l'empreinte laissée par une civilisation que sont des modes de pensée, de fonctionnement, voire des réalisations de toute nature qui perdurent. Donc le terme "empreinte" ne me paraît pas approprié pour parler du fait que les hommes altèrent leur environnement.
    Des titres comme "Rendre désirable la réduction des activités humaines" ou "Rendre désirable la transformation des modes de vie et de consommation" ne sont sans doute pas idéaux, mais me paraissent lexicalement et syntaxiquement plus adéquats. Il y a sûrement mieux encore à trouver...
    Enfin, accessoirement, je trouve cette expression jolie mais "édulcorée", alors qu'il s'agit de parler de quelque chose de concret, d'important, ici et maintenant.
    En clair, cette "empreinte écologique" qui est censée frapper l'esprit du lecteur ne serait pas forte, ne dirait pas le vrai, et c'est quand même dommage de vouloir inaugurer un changement radical par quelque chose d'approximatif.
    (Termes adéquats, mais aussi termes qui ne soient pas trop généralistes. Le mot "nature" est ainsi finalement difficile à manier car il peut s'agir aussi bien de la "nature des choses", de la "nature humaine" ou de la "nature" au sens de l'environnement. C'est pourquoi sans doute le terme "biodiversité", plus spécifique, et parlant également des interactions, est plus facile d'usage.)
    Pour conclure ces quelques remarques, je crois que vous avez entièrement raison en disant que la "formation de cette langue verte participe de la création d’un nouvel imaginaire collectif indispensable au progrès de l’écologie". Raison de plus, afin que l'écologie s'insère au mieux dans notre façon de nous penser et de penser le monde autour de nous, pour choisir avec acuité les mots qui vont l'incarner et se mettre à son service.

  • Bonjour chez vous tous,

    Dans son très savoureux " Dictionnaire des idées reçues", Flaubert est visiblement peu enclin à Dame Nature et rares sont les mots empruntés au « lexique écologique  »
    Passionnée de littérature et amatrice avouée d'écologie et de tout ce qui s'en rapproche (ça revient au bout du compte beaucoup de centres d'intérêt !... ) , je l'ai repris toujours avec beaucoup de plaisir , à la suite de votre lecture , en cherchant des contre-exemples....;.Difficile.................
    Ah oui peut-être! : « Eau: L'eau de Paris donne des coliques. L'eau de mer soutient pour nager . L'eau de Cologne sent bon. »
    ou encore « Avocat: ...Dire d'un avocat qui parle mal: « Oui, mais il est fort en droit. »
    Loin de moi ,l'idée de vous jeter. …...... non de vous lancer des fleurs (on finira bien par en manquer............nul !..), mais vous êtes , je le pense sincèrement , calé en droit de l'environnement et vous écrivez fort bien.
    Finis les flatteries, c'est la rentrée et les mauvaises habitudes de critiques vont rapidement revenir d'époque .
    Quelque peu surprise de lire votre article , à « connotation décroissante  » ( ce qui n'a rien pour me déplaire) mais ce qui est, je le croyais sincèrement, loin de vos préoccupations. (??)
    Cet été d'ailleurs à seulement quelques semaines d'intervalles et quelques pages d'écart du quotidien Le Monde, le député Vert Yves Cochet, Député Vert et Corinne Lepage, Députée européenne et présidente de CAP 21 nous ont entretenu sur leur conception très différente du concept de décroissance.
    On ne va pas tergiverser et discuter à en perdre la raison pour savoir si le projet de décroissance nous permettra «d' éviter le chaos social par un effort inédit de justice :
    un travail pour tous, un revenu pour tous » mais je veux bien croire que « la société de transition dans le cadre d'une gouvernance publique et la reconquête de l'espoir d'une vie meilleure. », prendront véritablement corps, grâce à ce débat .

    Serge Latouche d'ailleurs dans son " Petit traité de la décroissance sereine" parle à propos de cette dernière d'une véritable  « bataille des mots et des idées » et citant la fort jolie expression, il est vrai d'Aminata Traoré selon laquelle le développement serait un véritable « viol de l'imaginaire »
    Et puis, il y a encore « La politique de l'oxymore » de Bertrand Méheust , dans lequel il explique ,avec beaucoup de finesse et d'intelligence , que s'agissant de la juxtaposition de deux vérités contraires au sein d'une même expression, il donne le meilleur des exemples : celui du ' développement durable';
    lui et d'autres notent que la question écologique regorge d'oxymores et c'est sans doute une des raisons qui la rende si intéressante, une fois passées toutes les questions techniques ou scientifiques.  (du chinois ?.............ou plutôt du Mandarin (!) .pour moi............;)
    Crucial sous – titre de son petit bouquin: « comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du Monde. »

    C'est finalement extrêmement difficile d'être original et de ne pas reprendre à la lettre, à son compte tous celles ou ceux , ici cités et de bien d'autres encore.
    L 'écriture est sans aucun doute la panacée, un de ces bons vieux ' remèdes- miracles' à notre détestable époque, dans laquelle on a tout de même encore le droit d'exprimer son mécontentement.
    Plus, pour très longtemps ??


    , « Livre: Quel qu'il soit, toujours trop long. » ;
    Tiens ,tiens , ça, c'est comme si Flaubert parlait de mes élucubrations.
    Autres temps; autres gens ,je n'ai pas eu le plaisir de le rencontrer.
    Mauvaise à tout mais bien à vous..

    Virginie Gavalda- Deix

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