Hervé Juvin : « Produire le monde : pour une croissance écologique » (07 août 2008)

Tel est le titre de l’ouvrage récemment publié par Hervé Juvin aux éditions Gallimard (coll. Le Débat). D’emblée ce livre tranche dans le débat sur les limites de la planète introduit à grande échelle lors de la dernière campagne présidentielle. Si le propos des associations a été largement relayé lors du Grenelle de l’environnement, force est de constater que les étals des librairies sont aujourd’hui largement fournis en textes dont les auteurs démontent ce « discours écologiste ambiant » accusé d’être par trop culpabilisateur pour celles et ceux qui apprécient les joies de la société de consommation. Si le langage d’Hervé Juvin n’est pas celui qui domine, il est en réalité inclassable. Parlons de la forme d’abord : il est devenu tellement rare de lire un essai bien écrit qu’il faut ici souligner que cet auteur a pris soin de s’adresser à ses lecteurs dans un vocabulaire choisi et très agréable à lire. Contrairement à la quasi-totalité des livres du même genre, celui-ci ne nous abreuve pas de statistiques et ne rivalise pas de chiffres et de données invérifiables et pompeuses dont le seul objet est de faire autorité, comme la blouse blanche de l’acteur qui vend des dentifrices à longueur de publicités. Au contraire, Hervé Juvin illustre constamment son analyse, notamment de souvenirs de voyages, sans jamais verser dans le nombrilisme ou la posture christique de certains prêcheurs de l’environnement. Dans sa structure, Hervé Juvin décompose sa pensée en trois parties/chapitres : une analyse des transformations actuelles du monde dont on découvre avec stupeur qu’il n’est pas seulement fini mais également limité, une présentation de la voie (« le chemin de l’apocalypse ») que nous empruntons actuellement les yeux fermés et une proposition pour en sortir. Si cette analyse est parfois un peu apocalyptique, son mérite premier tient à ce qu’elle ne se borne pas à critiquer ou à alarmer mais propose, ce qui est bien l’exercice le plus délicat et le plus rarement réalisé. L’intelligence de ladite analyse tient en outre à ce que l’auteur démontre de manière convaincante qu’il faut aller au-delà des constats, que les débats actuels sur la décroissance ou le développement durable sont déjà dépassés ou doivent l’être. Reprenons. Le chapitre premier s’ouvre sur cette question que je me permets de reproduire pour donner envie de lire la suite : « La question ne porte plus sur la transformation du monde ; ce monde est changé parce que nous l’avons changé. Elle ne porte plus sur le réchauffement climatique, l’épuisement du pétrole et les autres modes d’une catastrophe annoncée qui stimule les digestions assoupies. La question porte sur le renouvellement de la condition humaine qu’entraîne la disparition du monde comme monde, c’est-à-dire comme abondance et comme diversité, comme don et comme destin, comme différence et comme étonnement. Un nouveau sentiment du monde nous laisse désarmés, en nouveaux venus dans ce monde que nous avons fait et que nous ne reconnaissons pourtant pas. Une nouvelle esthétique, une nouvelle politique, une nouvelle économie naissent dans la confusion l’inaperçu, l’étonnement et aussi l’inquiétude. Ce qui faisait que le monde était le monde disparaît ; l’usage que nous en avons fait en est responsable, mais cette capacité d’usage porté à son degré à son degré suprême, celui de la disparition, est notre première ennemie. Usus et abusus, nous avons usé et abusé du monde. Propriétaires abusifs, nous l’avons usé, vieilli, détruit. Ne sommes nous pas en danger de disparaître avec lui ? ». C’est donc à une réflexion sur la condition humaine et pas uniquement à une observation des massacres de la biodiversité que nous invite Hervé Juvin. Le livre supporte bien entendu la contradiction. Le deuxième chapitre est celui qui convainc le moins, particulièrement la dénonciation assez classique et de l’idéologie des droits de l’Homme (« une arme de destruction massive : les droits de l’Homme ») que je ne partage absolument pas. De même, la critique de l’action des ONG, plus spécialement des ONG humanitaires est féroce et parfois excessive : « La morale du progrès est du côté du colonisateur, comme elle est aujourd’hui du côté des multinationales, dûment assistées de leurs poissons pilotes, les ONG compassionnelles ; et il ne manque pas de régions dans le monde où le développement donne tous les droits, et d’abord le droit de voler ». La dernière partie de l’ouvrage est cependant passionnante en ce qu’elle apporte un regard neuf sur l’économie d’un monde limité. Il n’est plus nécessaire de disserter à l’infini sur la croissance zéro, la décroissance, le développement durable ou la croissance qualitative : il convient d’anticiper une nouvelle révolution industrielle. L’exploitation intensive des ressources naturelles limitées s’achève. La production industrielle de « biens naturels », au moyen des technologies propres s’annonce. Cette nouvelle révolution industrielle s’accompagne d’un retour du droit, d’une importance donnée à la comptabilité pour redéfinir l’apport d’une entreprise…inutile de dévoiler toute la conclusion si cette petite note vous a donné envie de lire ce livre.

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